J’ai grandi sous Jean XXIII, pape rondouillet, cheveux blancs, crosse d’or, responsable du grand Concile, héros lumineux de mes maîtresses d’école, avec et sans voile, et du beau vicaire de ma paroisse. J’ai fait mes mois de Marie comme une dévote obstinée, sept heures moins quart tous les matins, en route vers l’église pour la messe et l’ajout d’un collant à côté de mon nom sur la pancarte du mois de mai de ma classe. J’ai déjà gagné.
J’ai lu et relu la vie de Ste-Odile, un livre album comme ceux de Tintin, tout en images et nuances de bleu et surtout déchirant de pauvreté, d’abnégation et d’exaltation mystique. Odile a eu les stigmates. J’ai cru que j’allais prendre le voile aussi pour tendre à la perfection de la béatitude. Dans la lumière infinie.
Ça fait longtemps tout ça. Aujourd’hui j’ai deux filles, baptisées. Je me suis mariée une fois. Puis divorcée. Et je ne manque presque jamais la messe de minuit en grégorien que chante mon père avec sa chorale. Voilà pour la pratique.
Fallait bien qu’un jour j’en vienne à prendre froidement la mesure de la solidité de mon enracinement catholique. Au fil du temps, j’avais évité la question, éludé le questionnement qui vient avec la question, escamoté les réponses possibles. J’avais d’autres chats à fouetter que… les prêtres lascifs et moinesses détraquées de mon Église.
Ce matin, en faisant mon tour quasi quotidien des environs de la BBC-News, je m’arrête à la station Europe et m’accroche les pieds dans le dossier sur la colère du Vatican et les invectives du comité de révision du contenu des émissions de la RAI (réseau de télévision italien) contre la diffusion du reportage de la BBC, Sex Crimes and Vatican, sur Rai2 dans le cadre de l’émission AnnoZero du journaliste Michele Santoro.
Bon, les enfants de Duplessis, les scandales plus ou moins étouffés des frères Matamain… on connaît. J’ai vu et j’ai bien sûr compati avec les victimes et me suis révoltée avec elles. Ce qui est curieux, c’est que tout ça se soit passé sans que soit ébranlé, ou si peu, mon empotement dans la terreau catholique. Il y a des erreurs, me disais-je. Grossières, mais des erreurs humaines. Le célibat et le voeu de chasteté ne va pas à tout le monde et l’enfermement peut détraquer son curé. Il y a des malades chez les prêtres comme dans le reste de la population. On ne parlait pas de “ça” à l’époque de mes parents. On n’en parlait pas beaucoup plus jusqu’à ce que Jeanette en parle. Abject, affreux, un immense désastre psychologique.
Mai bon, c’est dit, sorti de l’inconscient collectif, c’est fini maintenant.
Et bien NON, ce ne l’est pas. Et ce n’est apparemment pas à la veille de l’être. Si le coeur vous en dit, visionnez ce reportage de 39 minutes de l’émission Panorama de novembre dernier: Sex Crimes and Vatican. Vous tomberez en bas de votre chaise.
Peut-être qu’un grand pan de vos croyances s’écroulera d’un coup. Que la machine à questionnement et la vigilance qui s’ensuit se mettront comme pour moi en branle et que vous ne verrez plus jamais les choses, ou du moins le Vatican, de la même façon… Et peut-être que non. Peut-être que le Vatican en a fait des choses depuis. On ne sait pas trop. Mais les Italiens veulent le voir, chez-eux, ce document. Et c’est justement de ça qu’il est question finalement: la liberté de parole, de choix. Le droit d’être à la même page que ceux qui “savent” ou ont vu.
J’ai écouté RAI2 aujourd’hui et on parle que le temps de remettre les longs nez à leur place, on diffusera si ce n’est ce jeudi alors jeudi de la semaine prochaine. Pour le plus grand bien de la démocratie italienne, je crois.
